ENTRETIEN AVEC BABACAR MBOUP
« Je suis
un élève handicapé et non un handicapé élève…».
YD : - Si nous vous demandions
de vous présenter, que diriez-vous ?
B MB : - Je m’appelle Babacar MBOUP,
j’ai 20 ans et suis en 1ère L’1L2H ici au Lycée Djignabo.
YD : - C’est
tout ?
B MB : - C’est tout.
YD : - Vous ne précisez pas que vous êtes
handicapé ?
B MB : - Est-ce que dans ce cas je dois aussi préciser que
je suis de teint noir, que j’ai des dents blanches etc. ? C’est sur ce
ton ironique que nous avons commencé notre entretien avec ce garçon atypique
et sympathique. Babacar Mboup est handicapé des membres inférieurs depuis
l’âge de quatre ans, « c’est la poliomyélite », s’empresse-t-il de préciser.
« Une fois j’ai demandé à ma mère pourquoi je n’ai pas été vacciné, elle
m’a répondu qu’à l’époque elle n’était pas aussi sensibilisée qu’elle
ne l’est aujourd’hui. Elle m’a même cité d’autres femmes qui étaient
dans la même situation. Pourtant je ne lui en veux pas, compte tenu de
la précarité sociale dans laquelle elle vivait… elle est ménagère, mariée
à un tailleur ». La jovialité de cet élève cache une scolarité mouvementée.
D’abord l’école primaire grâce à son oncle, lui-même handicapé, qui a
tenu à ce que notre bonhomme réalise « ce que lui n’a pas pu réaliser,
en partie, à cause de son handicap ». En raison d’un manque de moyens
de transport, Babacar est obligé de quitter Ziguinchor pour poursuivre
sa scolarité à Marsassoum (60km) où l’école est plus proche du domicile.
Ce changement ne le décourage pas pour autant car il décroche assez rapidement
son diplôme d’Entrée en Sixième. Deux ans après, pour des raisons familiales,
il doit quitter Marsassoum pour revenir à Ziguinchor, au Collège d’Enseignement
Moyen (CEM) Tété Diadhiou où il faut encore affronter les problèmes de
mobilité. « Là c’est l’ONG Handicap International qui viendra à mon aide
en m’octroyant une voiturette, c’est celle que j’ai jusqu’à présent…
C’est pourquoi ma dernière année au collège n’a pas été très difficile,
car j’ai pu décrocher mon BFEM, le sésame pour venir au Lycée».
Quand
on lui demande ce que représente l’école pour lui, il répond après un
long silence que c’est ce qui a permis son épanouissement. « Elle m’a
permis de ne pas trop sentir mon handicap… ». Mboup évoque « tout une
société » autour de lui : des amis qui sont là depuis plusieurs années,
des enseignants et une administration qui le comprennent et l’encouragent…
« Un jour le Principal du collège m’a dit qu’il m’encourageait non pas
parce j’étais handicapé mais parce qu’il le faisait pour tous ces élèves.
Alors j’ai compris que je suis un élève handicapé et non un handicapé
élève… Avec les connaissances que j’acquiers et les diplômes je sens
que des nombreuses portes s’ouvrent à moi ». Mais Babacar pense s’arrêter
après le Baccalauréat, lui qui n’espérait pas trop dans les études dès
qu’il fut confronté aux premières difficultés scolaires, celles liées
au transport. Et n’allez pas lui dire que c’est trop tôt car il a sa
raison : « En tant qu’aîné et orphelin de père je pense qu’il est de
mon devoir de relayer notre mère, du moins lui apporter une aide substantiel.
J’ai un frère qui fait la Troisième et une sœur, la toute dernière, qui
est très jeune ». Sa décision de mettre fin prématurément à ses études
est l’aboutissement d’une longue méditation. « Quand je jette un regard
rétrospectif sur ce que nous avons vécu, je mesure de plus en plus les
misères que notre mère a dû souffrir pour nous entretenir depuis la mort
de notre père ». Alors il réfléchit sérieusement à une courte formation
professionnelle après laquelle il aura un emploi et un salaire pour prendre
en charge son frère et surtout sa sœur, et alléger la charge de la mère.
Quel est le quotidien de Babacar Mboup ? Nous étions impatient de savoir
ce qu’il pense de la vie ; comment il « vivait sa vie », quoi ; et surtout
côté passions et bien entendu la flamme du coeur. Mboup est un homme
sans complexe qui ne passe pas son temps à s’apitoyer sur son handicap,
au contraire. « Moi je vis normalement, hein », lâche-t-il d’un ton ferme
qui cachait mal sa vexation. Ecoutez, je vais dire ce que je fais et
vous me direz si les autres (non handicapés) font autres choses de plus
». Et notre homme d’égrener les disciplines sportives non seulement qu’il
aime mais surtout qu’il pratique : basket, judo et athlétisme. « En plus,
ajoute-il, je participe au Mouvement de Jeunesse de la Croix Rouge, jugez
vous-même, défie-t-il». Last but not least, « je vais en boîte quand
j’en ai envie ; je fus membre d’un groupe de danse dans mon quartier
» assène-t-il avec fierté sentant qu’il venait de marquer des points.
Et côté cœur ? eh bien ! comme presque tous les jeunes de son âge, Babacar
fréquente les filles. « J’ai eu à deux reprises une copine, mais nous
avons rompu après quelques temps d’idylle… comme le dit Francis Cabrel
: il n’y a pas d’amour sans histoire. » Cependant Babacar n’aime guère
qu’on l’empêche, encore moins qu’on lui interdise de faire quelque chose
en évoquant son handicap ; « pour moi c’est de la discrimination. Tout
handicapé, à mon avis, a toujours conscience de ce qu’il peut ou ne peut
pas faire, lillahi wa rassouli (imploration chez les Musulmans : de grâce),
qu’on ne nous juge pas a priori.»




